Les musées du monde à l'épreuve Google


Le géant du Net lance une plate-forme permettant de visiter virtuellement dix-sept grandes collections. La France semble en retrait.



Les musées du monde à l'épreuve Google

Comme si, vraiment, on était devant elle ; comme si on pouvait s'en approcher à la toucher et se perdre dans les limons brun rouge de l'édredon, dans les marbrures bleues des murs, dans le parquet aux lattes disjointes. "L'Art Project" de Google n'a peut-être pas de meilleur ambassadeur que La chambre de Van Gogh. Numérisée en gigapixels, la toile s'offre comme un paysage où chaque coup ample et voluptueux du pinceau creuse des reliefs inédits, dont on pourrait du doigt dessiner les contours. Impressionnant.

Dix-sept tableaux peuvent ainsi être redécouverts, un pour chacun des musées qui, les premiers, ont accepté de participer au nouveau projet titanesque de Google : une plate-forme d'accès aux prestigieuses collections des quatre coins du monde. Les galeries sont photographiées à 360 ° selon la méthode "street view", les collections choisies par les musées sont numérisées et, parmi elles, une oeuvre, une seule, est "élue" pour être photographiée en très haute définition : Le Van Gogh Museum d'Amsterdam a naturellement choisi pour figure de proue sa toile la plus célèbre.

Sur le projet lui-même, le discours de Google est sans surprise : donner au plus grand nombre accès à la culture, démocratiser les institutions muséales... Et il est grisant, c'est vrai, de passer en deux clics de la Tate Modern de Londres au Reina Sofia de Madrid, du Moma de New York à la galerie Uffizi de Florence. Cet appétit encyclopédique qu'il sait susciter, Google ne semble pas prêt à le borner. À la communication du groupe, pas un mot ne filtre sur les négociations en cours avec de futurs partenaires. Un mot d'ordre, googlesque en diable : "Pas de limite !"

L'exception française

La France, là-dedans ? Réduite, que Louis XIV nous pardonne le mot, à la portion congrue : le château de Versailles représente, seul, les collections hexagonales. Le musée d'Orsay a évidemment été sollicité. "Mais il change tout à fait de figure à partir de l'automne prochain, explique-t-on à la direction. Depuis le début des travaux, les conditions de visite ont été restreintes, et il était trop compliqué pour nous de participer au projet, ce qui n'obère pas l'avenir."

Au Louvre, même fin de non-recevoir provisoire, et motif similaire : le musée a entamé une refonte complète de son site internet et souhaite privilégier, aujourd'hui, sa propre présentation numérique des collections. Sans pour autant, précise l'établissement, vouloir entrer dans une logique de concurrence avec Google.

Ce calcul est-il le bon ? Versailles a fait le choix inverse d'une collaboration de grande ampleur avec le géant du Net. Et, quinze jours après le lancement d'"Art Project", on affirme au château que le succès de l'opération est déjà manifeste. "La fréquentation de notre portail a doublé, affirme Laurent Gaveau, directeur du département nouveaux médias. Ce projet correspondait entièrement à notre souhait d'aller au-devant de nouveaux publics et d'intégrer un réseau international de grands musées."

Virage numérique

La gageure est de taille, car jusqu'à maintenant, la numérisation ne semble pas avoir élargi le public de la culture. Anne Krebs, coordinatrice du livre Le renouveau des musées (La Documentation française), souligne : "Les études menées sur la question montrent, en effet, que les musées ne touchent encore, par ce biais, que des internautes qui sont de même catégorie sociale que leurs visiteurs habituels."

"Il faut souligner, en outre, que l'importance des musées pour le public ne tient pas seulement aux oeuvres qu'ils présentent, mais à l'expertise scientifique dont ils sont les garants, précise Anne Krebs. Ce que l'on vient y voir, c'est une oeuvre replacée dans un réseau de sens, qui est d'autant plus légitime qu'on le sait déconnecté de toute instrumentalisation politique ou publicitaire." Une pédagogie que la globalisation de la culture rend plus nécessaire encore. À cette lumière, le Google Art Project apparaît moins comme un achèvement que comme un premier pas.


Lundi 21 Février 2011
Jean-jacques Guillaut